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Industrie pharmaceutique : risques et opportunités d’un secteur bouleversé par la crise

On se penche cette fois sur les profondes mutations du secteur pharmaceutique que pourrait déclencher la pandémie du Covid-19, malgré l’annonce par les géants de l’industrie de résultats au premier trimestre 2020 en nette hausse. D’abord parce qu’elle a révélé la faiblesse des supply chains mondialisées de ce secteur qui apparaît plus que jamais stratégique. Ensuite parce que la course aux traitements et vaccins anti-Covid, par son caractère urgent et global, pourrait modifier durablement les schémas de recherche et de production.

« Dans un paysage industriel mondial éreinté par la pandémie du Covid-19, les entreprises pharmaceutiques font figure d’exception. Si elles ont annoncé des résultats au premier trimestre 2020 en nette hausse, elles n’ont pas encore convaincu l’opinion de leur utilité sociale et citoyenne comme ont su le faire de nombreux secteurs dans ce contexte inédit.

La polémique autour des propos du DG de Sanofi, en déclarant réserver la primeur de son futur vaccin aux États-Unis, mettant ainsi la pression sur l’Europe, a symbolisé cette occasion manquée.

Les performances économiques ne doivent pas non plus masquer le fait que cette crise pourrait déclencher de profondes mutations. D’abord, elle a révélé la faiblesse des supply chains mondialisées d’un secteur stratégique aujourd’hui au cœur des débats sur les relocalisations. Ensuite, la course aux traitements et vaccins anti-Covid, par son caractère urgent et le niveau de collaboration requis, pourrait bouleverser durablement les pratiques d’un secteur marqué par le temps long des circuits d’approbation réglementaire et une culture du secret prégnante.

« Big Pharma » est donc aujourd’hui à la croisée des chemins, entre l’opportunité de faire oublier une image ternie et l’obligation d’adapter son modèle en profondeur. »

Introduction par Bernard Sananès, président du cabinet d’études et de conseil ELABE

Les faiblesses d’une supply chain mondialisée

Si, jusqu’à présent, « la chaîne d’approvisionnement de l’industrie pharmaceutique s’est remarquablement bien tenue », explique Andrew Mulcahy, chercheur en politique de la santé à la RAND Corporation, « cela ne ferme pas définitivement la porte aux inquiétudes ». De fait, cette pandémie a souligné deux faiblesses préoccupantes de la chaîne logistique de l’industrie pharmaceutique. D’abord « sa grande dépendance à l’égard du transport aérien de passagers », comme l’explique notamment un article du Washington Post : « une part très importante des produits pharmaceutiques est transportée dans les soutes des avions de passagers » ; si bien que l’extrême diminution du trafic « a engendré un important renchérissement des coûts de transport, pour l’heure absorbé par l’industrie, mais intenable à plus long terme ».

Ensuite, la crise a révélé la très forte dépendance de l’industrie à l’Inde et à la Chine, qui concentrent « 60 à 80 % de la production des principes actifs », comme l’explique un article des Échos. Un risque décuplé par le fait que « les industries pharmaceutiques dépendent d’un nombre réduit de fournisseurs », comme l’expliquait El Mouhoub Mouhoud, professeur d’économie à Paris Dauphine. Deux évènements ont particulièrement « créé la stupeur », selon Le Figaro : « la mise à l’arrêt des usines chinoises pendant plusieurs semaines et la décision du gouvernement indien d’interdire l’exportation de 26 principes actifs parmi lesquels le paracétamol et l’hydroxychloroquine, afin de protéger ses approvisionnements nationaux ». A court terme, cette dépendance fait ainsi peser des risques sur la sortie de crise : un article du Washington Post s’inquiète de la tournure que pourrait prendre « une ruée mondiale des nations cherchant toutes à protéger leurs citoyens sur les traitements et vaccins anti-covid ». À plus long terme, cette crise rappelle le rôle hautement stratégique des industries pharmaceutiques et la « dangerosité de se reposer uniquement sur la Chine pour certains produits », comme le souligne la spécialiste de la santé américaine Rosemary Gibson, d’autant que « les Chinois ont déjà sous-entendu qu’ils pourraient utiliser cette dépendance comme une arme ».

Face à ces constats, les responsables politiques ont multiplié les déclarations annonçant un grand mouvement de relocalisations. Ellen Lord, sous-secrétaire américaine à la Défense chargée des acquisitions, par exemple a déclaré qu’elle souhaitait à présent « s’assurer de la sécurité et de la résilience de la base industrielle américaine dans le secteur pharmaceutique ». Même constat pour la Vice-présidente de la Commission européenne, Vera Jourova, pour qui cette crise « révèle la dépendance morbide de l’Europe vis-à-vis de la Chine et de l’Inde en matière de produits pharmaceutiques » et qui a annoncé un « changement radical pour la production de médicaments », sur lequel la Commission européenne doit se pencher dans les prochaines semaines.

Les observateurs internationaux soulignent toutefois la difficulté de recréer des tissus industriels nationaux dans le secteur : une tâche « qui prendrait plusieurs décennies », selon Olivier Wierzba, spécialiste de la santé au sein du cabinet BCG, qui souligne par ailleurs « le savoir-faire technologique développé par les pays asiatiques ». Un constat partagé par El Mouhoub Mouhoud, qui explique que « la partie production a été délocalisée en Inde et en Chine, non seulement parce qu’elle y coûte moins cher, mais aussi parce que l’on y trouve en grand nombre du personnel très qualifié, notamment des ingénieurs, nécessaires à la production et l’assemblage des principes actifs ». Ainsi, pour Michel Joly, président de la filiale française du laboratoire Gilead, il est plus probable que nous observions surtout « une diversification des sources d’approvisionnement plutôt qu’un important mouvement de relocalisation au niveau national ».

Une course aux traitements anti-Covid qui bouleverse les pratiques du secteur

Au-delà des réflexions sur les chaînes d’approvisionnement, « la course aux traitements anti-Covid pourrait créer de nouvelles façons de travailler et des collaborations durables », présage Matthew Lynn dans The Telegrah. De fait, presque tous les grands laboratoires se concentrent actuellement sur la recherche de solutions de soin, qu’il s’agisse de médicaments visant à lutter contre le virus, de ceux visant à limiter l’emballement immunitaire faisant basculer les patients en réanimation ou de la recherche de vaccins.

La première particularité de cette course aux traitements est « son urgence et son caractère global » : un double impératif « en contradiction avec les pratiques habituelles du secteur », selon la chercheuse Mariana Mazzucato, celui-ci étant traditionnellement soumis à la lenteur des systèmes d’approbation réglementaire spécifiques aux économies avancées. Cette crise pourrait donc amorcer, selon Matthew Lynn, « une refonte radicale de la réglementation », afin « d’avoir la possibilité de réaliser des tests plus rapidement ». Certains mettent toutefois en garde contre une trop grande précipitation, à l’instar de Jose Baselga, vice-président exécutif d’AstraZeneca, qui s’inquiète de la rapidité avec laquelle les tests sont actuellement réalisés : il faut veiller à faire des essais randomisés avec un contrôle placebo, faute de quoi nous risquons de découvrir au bout du compte que nous disposons de données qu’il nous est impossible d’interpréter ». En outre, la priorité donnée aux recherches sur les traitements anti-covid a pour externalité négative de déstabiliser les processus de R&D de tous les autres traitements, comme s’en émeut Kevin Sheth, chercheur à l’université de Yale, dans le Wall Street Journal : « la pandémie va retarder ou annuler la recherche pour de nombreuses autres maladies comme le cancer ou Alzheimer, et pourrait affecter environ 200 000 essais cliniques à travers le monde ».

La deuxième particularité est le haut niveau de collaboration, requis par la situation, entre les acteurs du secteur, « traditionnellement enclins à la concurrence et au secret », comme le rappelle la chercheuse Mariana Mazzucato. Ainsi, « même s’il semble que certaines grandes sociétés pharmaceutiques demeurent encore trop concentrées sur l’obtention d’un avantage concurrentiel, les entreprises semblent plus que jamais ouvertes à la collaboration », explique Markus Scholz dans la MIT Management Review. A titre d’exemple, Les Echos soulignent le partenariat inédit entre « Sanofi et Translate Bio (vaccins ARN), GSK (accès aux d’adjuvants) et les Américains du BARDA (Biomedical Advanced Research and Development Authority) pour la conception d’un vaccin ».

La troisième particularité est le haut niveau d’incertitude pesant sur la rentabilité finale des traitements, en particulier s’agissant des vaccins. Comme l’explique David Loew, executive VP de SanofiPasteur « l’industrie pharmaceutique ignore s’il existera encore un marché pour ce vaccin dans 18 mois »  l’épidémie pouvant avoir été contenue à cet horizon. Cela implique, selon l’industriel, que les entreprises « ne peuvent pas réaliser seules les investissements requis aujourd’hui pour des milliards de doses ». De fait, la chercheuse Mariana Mazzucato souligne que « les efforts massifs de l’industrie pharmaceutique ne sont possibles que grâce à des investissements publics importants, notamment par la Coalition for Epidemic Preparedness Innovations (CEPI) (2 milliards de dollars de financements étatiques) et la Biomedical Advanced Research and Development Authority, qui a investi considérablement dans des projets de développement de vaccins de Johnson & Johnson (450 millions de dollars) et Moderna (483 millions de dollars) ».

Ces conditions de financement et les incertitudes quant aux débouchés suscitent de nombreuses questions sur le prix final des traitements et vaccins. Les regards sont particulièrement tournés sur Gilead dont le Remdesevir apparaît comme l’un des traitements les plus prometteurs : l’entreprise est en effet connue aux États-Unis pour plusieurs polémiques sur les prix élevés de ses médicaments, notamment son traitement contre l’hépatite C, proposé initialement à plus de 1 000 dollars la pilule. De même, en mars dernier, au début de la pandémie, l’entreprise a provoqué un tollé aux États-Unis en déposant une demande pour classer le Remdesevir dans la catégorie des « traitements pour maladies rares », « un statut spécial qui donne au fabriquant sept ans d’exclusivité sur les ventes du traitement, des crédits d’impôt pour la réalisation des essais cliniques et des approbations potentiellement plus rapides » comme l’explique Juliana Veras, spécialiste des médicaments pour Médecins du monde. John Lamattina, ancien directeur de la R&D de Pfizer, s’insurge contre ce mauvais procès en cupidité à l’encontre de l’industrie pharmaceutique, « qui vient à peine de commencer son travail pour trouver des solutions et est déjà attaquée sur les prix potentiels, alors que rien n’indique que le traitement sera profitable ». Selon lui, il s’agit là en effet d’une « chance donnée à Big Pharma pour montrer la vraie valeur qu’elle apporte à la société », et il lui semble « difficile de croire que les industries gaspilleront cette opportunité en essayant de profiter de la crise ». Même pronostic pour Olivier Wierzba du BCG, qui imagine que les industriels « ne rateront pas cette opportunité de montrer qu’ils sont des acteurs incontournables et citoyens au service de la santé publique ».

Quoi qu’il en soit, résume Markus Scholz du MIT, la réputation de l’industrie pharmaceutique est aujourd’hui « à la croisée des chemins » : « si elle réagit rapidement et de manière responsable, elle pourrait avoir la chance de revenir en grâce dans l’opinion publique et faire oublier son image ternie ; en revanche, si les sociétés pharmaceutiques ne parviennent pas à démontrer qu’elles mettent réellement les besoins des patients au premier plan, leur légitimité sera fondamentalement et durablement remise en question. »

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